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Le Charlemagne


Ce chêne remarquable, abattu par une tempête dans la nuit du 17 au 18 février 1925, était un des arbres les plus célèbres de la forêt de Fontainebleau, avec le Pharamond, le Jupiter, le Bouquet du Roi et le Briaré. Il était aussi l'un des plus vieux, avec plus de six mètres de circonférence, soit environ six siècles.  
 
« Le sentier en pénétrant dans une étroite gorge qui va aussitôt s'élargir, nous montre sous son plus bel aspect, au milieu d'un amphithéâtre de rochers, ce chêne réputé millénaire, et qui, par conséquent, serait le contemporain du grand empereur d'Occident, dont il porte le nom. La foudre a brisé sa cime ; mais quelle grandeur encore, et quelle majesté dans cette ruine vénérée ! Ce que nous éprouvons à sa vue ce n'est pas seulement un sentiment artistique ; la fibre du vieux Gaulois frémit en nous ; et le respect se mêle à notre admiration. » Indicateur Denecourt 17em édition, 1873. Denecourt nomma le vallon dans lequel se trouvait le Charlemagne « Gorge de Zacharie » (1844) puis il changea le nom en « Vallon des paysagistes ». Le chablis du Charlemagne est situé dans la Réserve biologique intégrale du Nid de l'Aigle.







Le Charlemagne est tombé il y a bientôt un siècle, le chablis de ce vieux chêne est toujours là. Un chablis est un arbre déraciné naturellement, sans intervention de l'homme, sous l'action du vent, de la foudre, du poid de la neige ou de la chute d'un autre arbre. Cela peut être aussi pour des raisons qui lui sont propres comme la vieillesse ou la maladie. Chablis vient du latin capulare « couper du bois » via l'ancien français chaabler « casser, faire tomber ». Au XVIIIe siècle on rencontre les variantes cable et chable.


Iconographie ancienne du Charlemagne. 


















Gravure d'Eugène Bléry.

Jean-François Hue, 1782.

Le Charlemagne et le Roland, Armand Cassagne.

Paul Chaudé, 23 août 1917.

Le hêtre de Béranger

Dans la dernière édition de son célèbre guide sur la forêt, Claude-François Denecourt décrit sa promenade sur les Hauteurs de la Solle, au Mont Chauvet : « arrêtons-nous une ou deux secondes pour contempler vers le sommet ondulé de ce joli petit site, le Béranger, hêtre magnifique au pied duquel je rencontrai pour la première fois, en 1836, l'illustre chansonnier. »

Le Béranger du temps de Denecourt a disparu. Jusqu'à très récemment (2019), l'on pouvait admirer à peu près au même endroit, un vieux hêtre presque mort, mais dont une des branches faisait soudure avec un rejet, qui lui était bien vivant. Était-ce l'ancien Béranger, qui, refusant de mourir, donna vie par la sève d'une de ses branches à un nouvel arbre ? Nul ne le sait. Hélas, cet arbre étrange est mort, la tige qui faisait rejet s'étant brisé.

Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) est un chansonnier prolifique qui remporta un immense succès au XIXe siècle et qui tomba ensuite peu à peu dans l'oubli. Il composa de nombreuses chansons sous le Premier Empire. Durant la Restauration, il écrivit des chansons contestataires, contre la Monarchie et pour la République, ce qui lui valut d’être emprisonné à deux reprises, en 1821 et 1828. Grâce à ses chansons engagées, il consola la France humilié, en conservant et ravivant les nobles souvenirs. Il devint le poète du peuple car il comprenait et chantait pour lui ses joies, ses douleurs, ses regrets, ses espérances. Il exprimait un sentiment général et chantait tout haut ce que chacun murmurait tout bas. Il parlait de petit caporal et du vieux grognard, des trois couleurs et des gamins des rues, il donnait au peuple les moyens de se moquer de leurs vainqueurs, service inestimable qui assura sa gloire. Ses chansons étaient reprises par les chanteurs des rues, dans toutes les goguettes de Paris et ses faubourgs, et jusque dans les provinces d'un royaume dont beaucoup de pauvres sujets rêvaient de la république sociale.

 Béranger emprisonné à Sainte-Pélagie du 19 décembre au 18 mars 1821.

Lorsque Denecourt raconte avoir rencontré, en 1836, le célèbre chansonnier assis au pied d'un hêtre, beaucoup de Français gardaient une rancune tenace envers la Restauration et soupiraient à la défaite de Waterloo, la révolution de 1830 en fut une première et fracassante démonstration. Après la Révolution de 1848, Béranger refusa toutes les offres d’emploi que lui proposait la Seconde République. À sa mort, il fut couvert de louanges par de grands écrivains comme Chateaubriand, Goethe, Sainte-Beuve, Sue...


Le 27 août 1835, Béranger vint de Paris pour s’installer à Fontainebleau. Il s'installa au 29 rue des Petits-Champs, rue qui porte aujourd’hui son nom. Il avait pour voisin un grand amoureux de la forêt, le menuisier et poète Alexis Durand, qui lui fît découvrir les merveilles de la célèbre sylve. Béranger n'aimait guère que l'on parle de lui. Le bibliothécaire de la ville de Fontainebleau raconta avoir trouvé un jour, au domicile du poète, une étrangère qui s’empressa de partir à son arrivée, et comme il s’excusait d’avoir troublé l’entretien, le chansonnier lui répondit : « Il fallait, au contraire arriver plus tôt. Cette dame vient de me déterminer à quitter Fontainebleau car elle m’a avoué n’être venue dans cette ville que pour voir trois choses : 1) les carpes ; 2) les tapisseries du château ; 3) moi-même. Vous voyez que je ne puis rester plus longtemps dans une ville où je ne suis classé qu’au troisième rang des curiosités. » 

 Béranger en forêt de Fontainebleau.

Alexis Durand, écrit dans ses mémoires, qui Béranger lui déclara un jour : « Je ne resterai point à Fontainebleau ; à quelques exceptions près, les habitants m'ennuient, ils ne parlent que de leurs voisins et de leurs servantes. » Il tint parole et quitta la ville. En 1854, il écrit dans une lettre adressée à Denecourt : « À deux âges bien différents de ma vie, j’ai vu Fontainebleau. Enfant, j’ai habité Samois, et, Vieillard, j’ai passé une année dans Fontainebleau même. Sans le voisinage de la cour et le monde qu’elle y attire, j’y serais sans doute encore. »





Le charme de Musette

Près de la Mare aux Fées et du chêne de Murger, se trouve un charme remarquable à deux tiges (Carpinus betulus), nommé par Denecourt, le charme de Musette, du nom d'un personnage du roman « Scènes de la vie de bohème » d’Henri Murger.

Arbre remarquable de la forêt de Fontainebleau, le charme de Musette.

L'écrivain dit de Musette qu'elle est « la sœur de Bernerette et de Mimi Pinson », deux personnages romanesques inventés par Alfred de Musset. Musette à vingt ans, elle habite au Quartier latin, rue de la Harpe, c'est « une fille intelligente et spirituelle », qui est « rebelle à toute chose imposée », elle possède « instinctivement le génie de l'élégance ». Pour Murger, elle n'est pourtant qu'une des nombreuses grisettes des rues de Paris.

 Dessin de Gill.

« Ces jolies filles moitié abeilles, moitié cigale, qui travaillaient en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le cœur, et se jetaient quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant grâce à la génération actuelle des jeunes gens : génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amandes. Peu à peu ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. » Henri Murger.



L'écrivain Champfleury, compagnon de la bohème de Murger, a écrit un livre à propos du même personnage : Les aventures de Mademoiselle Mariette, publié en 1853. Enfin, dans le célèbre opéra de Puccini La Bohème, inspiré de l'œuvre de Murger, le peintre Marcello entretient une liaison avec la belle Musetta. Qui était la véritable Musette de Murger, la Mariette de Champfleury et la Musetta de Puccini ? Elle s'appelait de son vrai nom Marie-Christine Roux. Né à Lyon en 1820, elle monte à Paris avec sa mère et commence une carrière de modèle. « Belle, positivement belle » affirme Alexandre Schanne dans ses souvenirs, elle pose, entre autres, pour Jean-Auguste-Dominique Ingres et son tableau La Source et pour le sculpteur Auguste Clésinger. Le photographe Nadar réalise un portrait d'elle en pied, vers 1855, une des premières photographie de nue. Le peintre Léon Gérôme achète à Nadar un tirage de Mariette nue. Il s'en inspire pour son tableau Phryné devant l'aréopage.

La Source de Ingres et Mariette par Nadar.




Phryné devant l'aréopage, Léon Gérôme, 1861, Kunsthalle art museum, Hamburg.

Marie-Christine Roux fut la maîtresse des artistes bohèmes que décrit Murger dans son roman. « La coquette, vive et toute d'extérieur, rêvait sans cesse de nouvelles conquêtes » écrit Chamfleury dans ses souvenirs, lucide, il ajoute « elle comprit qu'il n'y avait pas d'avenir à attendre des poëtes et des peintres. » Musette choisit donc d'être la maîtresse d'hommes riches et installés et « continuant à faire des victimes, de leurs dépouilles elle était arrivée à posséder une certaine fortune ».

Marie-Christine et Antoinette Roux par Nadar.

Musette devait avoir une fin tragique. Le 3 décembre 1863, elle embarque avec sa mère à bord du vapeur l'Atlas, navire se rendant de Marseille à Alger. Dans la nuit du 3 au 4 décembre, le bateau sombre avec 20 passagers et  26 hommes d'équipage, « engloutissant au fond de la mer mademoiselle M..., et son or si péniblement gagné ». La nouvelle de la catastrophe confirmée, on vendit les biens de Musette à son domicile du quai Malaquais à Paris, ainsi que sa petite maison de campagne située au Raincy. « De Mademoiselle M..., il ne resta rien qu'un souvenir fugitif. Quelques hommes de sa génération, en revoyant leurs poëmes, leurs romans, leurs tableaux, leurs statues, se rappelleront qu'à un moment ils fixèrent le meilleur de la coquette : la fleur de sa jeunesse, un sourire, une saillie, un air de tête, un refrain chanté d'une voix claire. Le reste valait peu de chose et put être vendu fort cher aux gens qui ne recherchent que l'amour frelaté. » Souvenirs de Champfleury.

Grâce à Denecourt et à la longévité d'un arbre, il reste de Musette un charme à son nom, aux formes élégantes, comme la belle en son temps.

Musette, gravure tirée du livre « Les Femmes de Mürger » 
Lemercier de Neuville & Léon Beauvallet,  1861. 


Arbre remarquable de la forêt de Fontainebleau, le charme de Musette.

Arbre remarquable de la forêt de Fontainebleau, le charme de Musette.

Arbre remarquable de la forêt de Fontainebleau, le charme de Musette.

Arbre remarquable de la forêt de Fontainebleau, le charme de Musette.



La chanson de Musette.

Hier, en voyant une hirondelle
Qui nous ramenait le printemps,
Je me suis rappelé la belle
Qui m'aima quand elle eut le temps.
— Et pendant toute la journée,
Pensif, je suis resté devant
Le vieil almanach de l'année
Où nous nous sommes aimés tant.

— Non, ma jeunesse n'est pas morte,
Il n'est pas mort ton souvenir ;
Et si tu frappais à ma porte,
Mon cœur, Musette, irait t'ouvrir.
Puisqu'à ton nom toujours il tremble, —
Muse de l'infidélité, —
Reviens encor manger ensemble
Le pain bénit de la gaité.

— Les meubles de notre chambrette,
Ces vieux amis de notre amour,
Déjà prennent un air de fête
Au seul espoir de ton retour.
Viens, tu reconnaitras, ma chère,
Tous ceux qu'en deuil mit ton départ,
Le petit lit et le grand verre
Où tu buvais souvent ma part.

Tu remettras la robe blanche
Dont tu te parais autrefois,
Et comme autrefois le dimanche,
Nous irons courir dans les bois.
Assis le soir sous la tonnelle,
Nous boirons encor ce vin clair
Où ta chanson mouillait son aile
Avant de s'envoler dans l'air.

Musette qui s'est souvenue,
Le carnaval étant fini,
Un beau matin est revenue,
Oiseau volage, à l'ancien nid ;
Mais en embrassant l'infidèle,
Mon cœur n'a plus senti d'émoi,
Et Musette, qui n'est plus elle,
Disait que je n'étais plus moi.

Adieu, va-t'en, chère adorée,
Bien morte avec l'amour dernier ;
Notre jeunesse est enterrée
Au fond du vieux calendrier.
Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
Des beaux jours qu'il a contenus,
Qu'un souvenir pourra nous rendre
La clef des paradis perdus.

Henri Murger,  « Scènes de la vie de bohème » 1851.

Le Samson

« C'est tout d'abord sur votre gauche le Chêne de la Cigogne, ainsi nommé parce qu'une cigogne est venue s'abattre et mourir sur sa cime il y a quelques années ; un instant après vous passerez au pied d'un chêne autrement remarquable et portant le numéro 5, c'est le Samson, formant d'une manière imposante le premier plan d'un très beau point de vue. »
Le Fontainebleau des voyageurs des trains de plaisir, Claude-François Denecourt, 1850.

Le chêne de la Cigogne a disparu et le Samson est mort, mais il en reste encore un morceau imposant (volis), vestige de ce qui fut autrefois un des chênes les plus connus de la forêt de Fontainebleau. Il est situé sur la route tournante des hauteurs de la Solle, au Grand Mont Chauvet, parcelle 253. Denecourt nomma ce chêne en hommage à un comédien célèbre du XIXe siècle : Joseph-Isidore Samson. Membre de la troupe de la Comédie-Française, nommé 241e sociétaire en 1827, Samson sera le doyen de « la maison de Molière » de 1842 à son départ en 1863.









 Joseph-Isidore Samson 1793-1871.

Joseph-Isidore Samson, acteur
Portrait par Étienne Carjat.

Joseph-Isidore Samson est né à Saint-Denis1 le 3 juillet 1793. On raconte qu'il fut le dernier baptisé de la paroisse. Immédiatement après la cérémonie, un membre du Comité de salut public fit fermer les portes de l'église. Joseph est fils unique, ses parents, Isidore Samson et sa femme Mlle. Auvry, fille d'un pâtissier local, tenaient un petit café. Sous le Directoire, la famille déménage rue Montorgueil à Paris. Sa mère est une ménagère économe qui rogne sur tout. Bien des années plus tard, Joseph Samson écrira à propos de son enfance : « Je n'ai jamais eu un gâteau, ni un jouet. Ma mère ne m'a jamais donné une caresse ».

Saint-Denis au début du XXe siècle.
 
Tout jeune, Samson est un fervent chrétien, l'enfant adore assister avec une régularité scrupuleuse aux messes, baptêmes, mariages et enterrements. Son maître d'école, un ancien jacobin, trouve trop fréquentes ses visites à l'église Saint-Eustache. Pour le guérir de sa ferveur religieuse, le maître lui inflige des volées de martinet devant toute la classe. Son père finit par le changer d'école et le sauve du père fouettard. Samson est placé dans pensionnat de Belleville. C'est là qu'il rencontre Isidore Taylor qui deviendra administrateur général de la Comédie-Française et sénateur du Second Empire. Les deux élèves se lient d'une amitié qui va durer toute leurs vies. Le jeune Samson est laissé suffisament libre par ses parents pour courir seul les rues. Il flâne Boulevard du Temple et devient un spectateur assidu des représentations en plein vent ou théâtre de rue, il admire les bonimenteurs des baraques foraines, c'est le théâtre du peuple, on joue sur des planches de mauvais bois posées sur des trétaux branlants à même la boue.

Attentat de la rue Saint-Nicaise le 24 décmbre 1800.

Le 24 décembre 1800, une énorme explosion retentit non loin de l'appartement des Samson, c'est l'attentat de la rue Saint-Nicaise contre le premier Consul Bonaparte. Le lendemain, Joseph et son père se rendent sur les lieux du crime voir les dégâts causés par la machine infernale des conspirateurs. La rue semble avoir été bouleversé par un tremblement de terre, on dénombre vingt-deux morts et de nombreux blessés, une quarantaine de maisons sont détruite ou rendue inhabitables. L'horreur de l'attentat rend Napoléon Bonaparte encore plus chère au peuple, la providence semble le couvrir de sa protection,

Le commerce des Samson périclitant, la famille déménage en 1804 pour s'installer près de Brunoy, dans l'ancien département de Seine-et-Oise. Le couple a l'espoir de monter une entreprise de filature de coton dans les anciens bâtiments de l'abbaye Notre-Dame d'Yerres. Joseph est placé comme clerc chez un avoué de Corbeil, il a douze ans. Dans la maison de l'avoué, il découvre une grande bibliothèque et se plonge avec passion dans les œuvres de Molière, Racine et Corneille. Apprenant par cœur quelques scènes de ces auteurs classiques, Joseph les joue devant la femme de son patron. Trouvant du talent à son petit acteur, la dame donne des soirées où le principal divertissement est d'entendre Joseph déclamer avec passion quelques célèbres tirades devant un parterre de bourgeois. Ainsi commence la carrière de celui qui deviendra un des plus grand acteurs du XIXe siècle.

Abbaye Notre-Dame d'Yerres.

La filature de ses parents fait faillite et la famille retourne s'installer à Paris. Son père trouve un emploi dans les bureaux de l'administration de la loterie, sa mère coud des gants pour un magasin de mode. Les salaires sont maigres et Joseph doit travailler, on le place dans un petit bureau de vente de tickets de loterie. Le jeune Samson est  miséreux et donc malheureux. On apprend beaucoup de chose aux enfants, excepté à être pauvre. Sa patronne, une femme au grand cœur, lui offre des billets pour la Comédie-Française, il y découvre le grand acteur Talma, c'est une révélation. À seize ans, Joseph veut devenir acteur et il réussit son admission au Conservatoire. Il a pour professeur le tragédien Pierre Lafon (1773-1846), qui lui impose des rôles de comique.

 François-Joseph Talma dans le rôle de Néron.

En 1812, la Grande Armée a besoin d'homme pour la campagne de Russie. La conscription se fait part tirage au sort et Joseph tire le mauvais numéro, il va devoir rejoindre les rangs de l'armée napoléonienne. Son père réussit à lui obtenir un délai puis un deuxième, mais comment arriver à se faire exempter définitivement ? L'époque du concours du Conservatoire approche, certain disent que le lauréat d'un premier prix sera exempté de service militaire. Joseph obtient le premier prix de comédie, mais hélas le triomphe fut inutile, la distinction ne privait pas de l'honneur d'aller mourir sur un champ de bataille. Napoléon est alors à Moscou, la ville brûle sous ses yeux ce qui n'empêche pas l'empereur de continuer à administrer la vie culturelle parisienne. Le 15 octobre 1812, il signe un décret établissant au Conservatoire un pensionnat pour dix-huit élèves qui seront exemptés de service militaire. Samson est l'un d'eux.

Le jeune acteur Joseph-Isidore Samson.

Fin mars 1814, pris d'un sentiment patriotique et martial, Joseph décide de défendre Paris menacée d'être envahie par l'armée russe. Il rejoint la Garde nationale avec son ami l'acteur Mira, fils du célèbre acteur Jean-Joseph Mira dit Brunet. Le 30 mars à l'aube, son bataillon se réunit place Vendôme et marche à la barrière de Clichy. Le général Moncey commande la défense de la barrière. Les obus russes commencent à pleuvoir sur la Garde nationale qui, malgré les tambours battants, n'a pas vraiment l'entrain nécessaire pour lancer une contre-attaque. Bientôt la frayeur s'empare de chacun, un colonel essaye d'empêcher une retraite désordonnée. Soudain, des dragons de l'Impératrice surgissent à bride abattue, fuyant l'avancée de l'ennemie. Cette vision de la défaite provoque la débandade générale des gardes nationaux. Dans sa fuite, Joseph croise un vieux grognard qui harrangue les soldats et les pousse à se battre. Une esquisse de barricade se construit, mais le cœur n'y est pas et de nouveau tout le monde rentre en ville rejoindre les siens. Joseph retourne au Conservatoire. Dans la soirée, de la fenêtre de sa chambre, il observe les feux ennemis allumés sur la butte Montmartre.

La Barrière de Clichy d'Horace Vernet, illustrant la défense de Paris le 30 mars 1814.

Avec l'arrivée de Louis XVIII, le pensionnat du Conservatoire est supprimé, Joseph se retrouve sur le pavé. Il en veut à Napoléon d'avoir, par son ambition démesurée, plongé le pays dans les douleurs de l'occupation étrangère. Il voit en Louis XVIII un roi tolérant, la presse est relativement libre. De nouveau miséreux, il survit en donnant quelques cours de déclamations théâtrale et oratoire. Lors du retour de Napoléon, il s'engage chez les volontaires royaux qui doivent marcher contre le fugitif de l'Île d'Elbe. Mais avec l'arrivée triomphale de l'empereur, on lui demande de rentrer chez lui. Après la défaite funeste de Waterloo, de nombreux procès politiques se jugeaient chaque jour. Cela donna beaucoup de travail aux avocats, les jeunes diplômés en droit trouvaient facilement un emploi consistant à défendre les vaincus de l'Empire. À cette époque, dans « l'art de dire » résidait la moitié du succès d'une plaidoirie. Joseph voit une nette augmentation de sa clientèle pour ses cours d'éloquence.


Allégorie du retour des Bourbons le 24 avril 1814 : Louis XVIII relevant 
la France de ses ruines par Louis-Philippe Crépin.

En novembre 1815, Joseph Samson épouse Thérèse, une jeune actrice de dix-huit ans, il en a vingt-deux. Le lendemain des noces, les jeunes mariés partent pour jouer du Racine à Dijon. C'est leurs premiers engagement. Après six mois en Bourgogne, le couple rentre à Paris, toujours aussi pauvre. Ils cherchent du travail dans un théâtre, mais la mode est au vaudeville et il faut savoir chanter, or Joseph est dépourvu de tout talent lyrique. On lui propose de remplacer un comique au théâtre municipal de Rouen. Le public normand est réputé pour être très difficile, le parterre rouennais est rapide à siffler les acteurs. Joseph débute dans le Scapin des Fourberies de Molière. Il entre sur scène glacé par la peur, la vue et le bruit de ce parterre debout et onduleux comme une mer agitée contribue encore à augmenter sa frayeur. À la fin du premier acte, quelques applaudissements l'encouragent, le second acte fut encore meilleur, mais là se borne son triomphe, le rideau se baisse au milieu d'un silence glacial. Mais Joseph persévère et reçoit du public un accueil clément, on ne le siffle pas, on l'applaudit parfois. Enfin, il obtient un grand succès avec le rôle de Figaro dans La Folle Journée de Beaumarchais, puis dans le rôle de Dubois dans Les Fausses Confidences de Marivaux. Joseph est adopté par le public rouennais, et pendant les trois années qu'il va passer parmi eux, il va jouer tout le répértoire classique de la Comédie-Française.

Scapin dans les Fourberies de Molière.

En mars 1818, le théâtre de l'Odéon à Paris est détruit par un incendie. Reconstruite, la nouvelle salle est inaugurée en septembre 1819 et placée par Louis XVIII sous la tutelle de la Comédie-Française, en tant que second Théâtre-Français. Le jour de l'inauguration, Joseph joue le rôle d'Ergaste dans L'École des maris de Molière. Bientôt il devient sociétaire de la société de comédiens en charge du second Théâtre-Français puis il fait partie du comité d'administration. Sa carrière est définitivement lancée. Mais jouer ne lui suffit pas, Joseph Samson a des prétentions d'auteur, il écrit sa première pièce en vers intitulé La fête de Molière. Cette comédie en un acte, jouée la première fois en 1825, rencontre le succès. Il écrit et joue ensuite La belle-mère et le gendre, comédie en trois actes et en vers, jouée en 1826 à l'Odéon. La même année, Joseph est admis à la Comédie-Française, il doit quitter l'Odéon pour rejoindre la salle de Richelieu. Lors de sa dernière au théâtre de l'Odéon, un jeune public enthousiaste demande à faire relever le rideau pour saluer Samson une dernière fois. Or à cette époque, un arrêt du préfet de police interdisait aux acteurs de reparaître après avoir joué. Malgré les cris qui l'appellent, Joseph remonte dans sa loge, respectueux des règles de l'autorité. Mais le directeur du théâtre vient le voir et lui dit « Eh bien ! Samson, pourquoi ne reparaissez-vous pas ? » — « Et l'arrêté de la préfecture ? » — « Je prends tout sur moi ! » lui répond le directeur et il ordonne de lever le rideau. Samson revient sur scène, malgré l'interdiction, pour dire adieu à son public de l'Odéon.

Le théâtre de l'Odéon au XIXe siècle.

En 1828, Joseph Samson est un acteur reconnu, il fait partie du comité de lecture de la Comédie-Française. La même année, un jeune auteur pousse la porte du comité pour présenter son manuscrit au jury, il se nomme Alexandre Dumas et la pièce a pour titre Christine à Fontainebleau, c'est une tragédie néo-classique en alexandrins. Samson est enthousiaste, mais la pièce est recalée, Dumas doit y apporter des corrections. Après un travail de réécriture, avec l'aide de Joseph, la pièce est acceptée, les répétitions commence. Mais une autre tragédie sur le même sujet est acceptée par le théâtre et les répétitions de Christine sont suspendues. Sous la protection de Samson, Dumas propose une autre pièce qui va être immédiatement acceptée, c'est Henri III et sa cour. Samson y a mis toute son influence. Le drame est joué pour la première fois à la Comédie-Française le 11 février 1829. Samson y tient le rôle d'Anne d'Arques dit Joyeuse, un des mignons du roi Henri III. La pièce remporte un très grand succès, bien que qualifiée de « scandale en prose ». Un an plus tard, c'est Hernani, la pièce de Victor Hugo, qui est qualifiée de « scandale en vers ». Dans la pièce de Hugo, Samson joue un rôle secondaire, ce qui lui permet, lorsqu'il est sur scène, d'observer assez tranquillement les chahuts de la salle qui prirent le nom de « Bataille d'Hernani ». Quant à Christine à Fontainebleau, la pièce est finalement représentée au Théâtre de l'Odéon le 30 mars 1830. Dumas, dans ses mémoires, ne dit pas un mot de celui qu'il appelait son « excellent ami, son protecteur Samson », dont il pressait les mains en s'écriant « je vous dois tout ! » À propos de ce manque de gratitude, le critique Eugène de Mirecourt, grand détracteur d'Alexandre Dumas, a écrit : « il y a des gens dont l'esprit ne se trouve jamais à côté du cœur ».

Joseph-Isidore Samson.

Après la révolution de 1830, un grand vent de nouveauté souffle à la Comédie-Française, c'est l'époque de l'invasion des romantiques. Samson n'a pour les héros de l'école nouvelle qu'une médiocre sympathie. L'illustre maison a de grave souci financier, les salaires des acteurs sont drastiquement revu à la baisse. En outre, on retire à Samson jusqu'à son poste de professeur au Conservatoire. Le Théâtre-Français ne pouvant plus assurer les revenus nécessaire à l'entretien de sa famille, il a quatre enfants, Samson donne sa démission. Il s'engage alors au théâtre du Palais-Royal qui vient d'être rouvert après avoir été entièrement reconstruit. Là, il monte plusieurs pièces, mais bientôt il retourne à la Comédie-Française où il restera jusqu'en 1863. En plus de son activité d'acteur, il continue d'écrire pour la scène. On lui doit plusieurs comédies et tragédies qui sont toutes jouées au Théatre-Français. En 1838, la Comédie-Française reçoit une actrice âgée de dix-sept ans, elle se nomme Élisabeth Rachel Félix, Samson devient son professeur. La jeune actrice, connue sous son seul prénom de Rachel2, devient vite très populaire. Son interprétation des héroïnes des tragédies de Corneille, Racine et Voltaire la rendent célèbre et adulée. Son succés remet à la mode la tragédie classique, face au drame romantique. Véritable star de son temps, Rachel meurt en 1858, elle n'avait que trente-six ans.

Rachel dans le rôle de Phèdre par Frédérique O’Connel, 1850. 
Musée Carnavalet.

En 1840, Samson se joint à son ami le baron Taylor3 pour fonder l'Association des artistes dramatiques, société de secours mutuel. Républicain dans sa jeunesse, Samson a de la sympathie pour la Monarchie de Juillet et le roi Louis-Philippe. Après la chute du roi, lors de la Deuxième république, on lui propose de devenir député et de se présenter pour la future Assemblée constituante de mai 1848. Il décline cet honneur et déclare à ses amis et admirateurs : « Croyez-moi, n'envoyez pas de comédiens à la Chambre. Ils ont déjà fait trop de sottises sous la Première république ». Après la révolution de 1848, lors de l'exil du roi à Londres, Samson profita d'un voyage en Angleterre pour aller saluer le monarque déchu. 

Durant le Second Empire, Samson devient très célèbre, En 1854, le journaliste Eugène de Mirecourt publie une courte biographie de l'acteur alors au sommet de sa gloire, on peut y lire l'éloge suivant : « Jamais acteur n'a mieux tenu les planches. Son geste est sobre, son jeu plein de finesse. Il lance le mot avec un aplomb remarquable, avec une sûreté constante. L'effet se produit comme il veut le produire, sans gêne, sans effort. Sérieux et comique tour à tour, il a dans son talent mille nuances délicates, mille ressources cachées ; toutes les combinaisons de l'art lui sont connues. Il s'identifie avec le personnage et fond en quelque sorte son âme dans ses rôles, pour donner plus sûrement à un caractère le cachet de la vérité, le prestige du beau, la force de la nature. » 

 Joseph-Isidore Samson, (détail).

La dernière représentation de Samson a lieu le 31 mars 1863, il joue le marquis de la Seiglière dans la comédie Mademoiselle de la Siglière de Jules Sandeau. À la fin du spectacle, une pluie de couronne et de bouquet inonde la scène. Le public est venu nombreux assister aux adieux de Samson, il n'en finit plus d'applaudir le vieil acteur. Dehors, l'attend une foule en liesse, on crie son nom « Samson ! Samson ! ». L'acteur traverse cette mer d'admirateur, des mains se tendent pour le toucher, ces mains qui ne l'applaudiront plus.

 Portrait de Samson par Julien Vallou de Villeneuve.

Une fois à la retraite, Samson rédige et publie L'Art théâtral, poème composé de huit chants célébrant les acteurs de la Comédie-Française et les auteurs classiques. En 1870, lors du siège de Paris par les Prussiens, Samson et sa femme réussissent à quitter la capitale pour se réfugier à Blois. Sa fille est restée à Paris, son fils est sous les drapeaux. Il revient à Paris le 16 mars 1871, il a soixante-dix-huit ans et c'est un vieillard fatigué. Le voyage de Blois à Paris est épuisant, le train met plus de onze heures au lieu de quatre pour rejoindre la capitale. Les troupes prusiennes encombrent toutes les gares et ralentissent considérablement le trafic. Arrivé à Paris à deux heures du matin, Samson est transi de froid, épuisé. Il n'y a plus de coche car tous les chevaux ont été requisitionnés par la guerre, il faut marcher de nuit. Samson n'en peut plus, sa fille qui le soutient cherche deséspérément une chambre ou coucher son père, impossible de rejoindre Auteuil où se trouve l'appartement famillial. Enfin une bonne âme propose une chambre, Samson, sa femme, sa fille et son petit fils, ainsi que la bonne se repose enfin. Le 19 mars, Samson voit le retour de son fils et de ses deux autres petits-fils. La famille est réunie, dernier moment de bonheur pour le vieil homme. Le lendemain, quand il apprit que la Commune avait été proclamé le 18 mars, on le vit pâlir et prendre peur. Né en 1793, il se souvenait très bien des récits de son père sur cette époque troublée et dangereuse. Croyant qu'une nouvelle Terreur allait s'abattre sur Paris, ces derniers jours sont assombris par la crainte et l'angoisse.

 Joseph-Isidore Samson vers 1860.

Samson s'éteint le 28 mars 1871. Son convoi funèbre n'est suivi que par sa famille et quelques amis à travers les rues désertes de la ville, beaucoup de monde ayant fui le nouveau gouvernement de la Commune de Paris. Enterré au cimetière de Montmartre, sa tombe a reçu en 1880 un buste du sculpteur Gustave Crauck.

Les hauteurs de la Solle et le chêne Samson avec le Sylvain Denecourt, gravure tirée de la 16e édition de l'Indicateur Denecourt, 1856.

Notes :
(1) : Place aux Gueldres, aujourd’hui place de la Résistance et de la Déportation.
(2) : Denecourt a donné le nom de Vallée de Rachel à une gorge en forêt.
(3) : Un rocher porte son nom au Cuvier Châtillon.

Sources :
« Samson » par Eugène de Mirecourt, J.P. Roret et compagnie, éditeurs, Paris 1854.
« Mémoires de Samson », publié par sa fille chez Paul Ollendrorff éditeur, Paris 1882.
« Samson » par Pierre Veber, Librairie Félix Alcan, Paris, 1925.

© Olivier Blaise - 2023.